Demain c’est maintenant


Il est 04 heure 40 du matin, il fera jour dans 24mn mais la nuit commence à laisser la place à notre étoile principale. C’est la période la plus cruciale pour les paysans car c’est la période où les journées sont les plus longues et surtout c’est la période de début de plantation. Il y a encore quelques années, à cette heure ci, tous les chaumes du village auraient été enfumés par les feux de bois dans les cuisines pour chauffer le sosoa maraina. Depuis le développement de l’utilisation de l’éthanol combustible, cette image d’Épinal a disparu mais les gens sont toujours aussi matinaux car il faut préparer les champs. Les technologies et l’apport de la vague d’industrialisation rurale ont fortement modifié les pratiques. Il y a quelques années aussi, on aurait commencé à voir les paysans longer les routes nationales pour rejoindre leur champ à la première lueur du jour. Mais  depuis la politique de ce gouvernement  qui a décidé d’attribuer les terrains domaniaux à ceux qui les exploitent, les paysans ont tous migré hors des villages pour coloniser les forêts qu’ils ont plantées.
Du coup, les membres la délégation de l’Union Européenne, avec les représentants du WWF et du Conservation International se retrouvent seuls sur la piste en terre avec leurs gros 4×4 pour rejoindre Ambatobe. Cette commune vient de battre cette année le record national en reboisant 3.500 Ha de flanc de collines, avec seulement une cinquantaine de tarières à brouette. Et ils ont pu planter les jeunes plants, même en plein hiver austral, grâce à l’utilisation du polyacrylate de potassium qui a permis de retenir l’eau dans la terre et continuer le reboisement toute l’année.
Ce matin, quelques paysans d’Ambatobe ont été missionnés  à Belobaka pour amener les visiteurs et les guider vers le zones reboisées. C’était l’occasion aussi pour le maire de sortir le tout nouveau bus communal qui fonctionne au biocarburant, produit localement.
Une partie de la délégation étrangère en a alors profité pour prendre le bus  avec les paysans pour entamer la discussion sur le chemin de Belobaka vers Ambatobe. Mais la distance culturelle entre ces spécialistes de Bruxelles et nos paysans semble bien plus importante que le supposer « verre verbale » à briser. Mais qu’à cela ne tienne, un des vazaha se lance vaillamment :
-« Avez vous déjà fait ou lu une étude sur la dangerosité du polyacrylate de potassium? »
– » Ahoana lety zany ry Miandra? Valio io fa ialahy no mahay an’izany a! ».
Le jeune paysans interpellé par les siens, a reconnu son interlocuteur et il lui répond dans un anglais hésitant :
– « We haven’t read anything about it sir, but it is very useful for us, and we are ready to bet that it is safer than the glyphosate that you use on your farmland! »
Appréciant l’humour et légèrement désarçonné, notre questionneur rit jaune et lâche une remarque laconique « So, you also know what Roundup is? »
Et notre jeune paysans de continuer dans un français à l’accent bien gasy mais très fluide:
– « Non monsieur, on ne connait pas Roundup, ni Monsanto d’ailleurs, mais on a lu que vous autorisez son usage pour produire des produits que vous qualifiez de biologique. Nous on n’en a pas besoin. On fait pousser les plantes ici, on ne les tue pas! »
Notre écossais de service sentant le « coup franc » de Miandra rasé de près sa barbe, n’a plus dit un mot  dans le bus pendant tout le parcours. En effet, Miandra avait fait auparavant une petite recherche sur chaque membre de la délégation de vazaha et il a reconnu son interlocuteur, monsieur Steve O’Connor, un expert certificateur en produit bio. Dans une note qu’il a produit pour  la FAO il y a quelques années de cela, ce dernier préconisait un usage léger du glyphosate pour détruire les plantes de couverture quand elles sont trop abondantes. Il faut savoir que Miandra est un fervent défenseur du modèle écologique qui s’est développé à Belobaka.
Au bout de 20 mn, notre petite caravane arrive sur la colline qui a été plantée en premier, il y a 12 mois. Après les salutations et présentations d’usage le guide de la délégation explique à ses hôtes comment la commune s’est organisée pour attribuer les terrains, comment chacun, grâce à la structure faîtière a pu se prendre en charge pour la plantation de son lopin de terre et pour lancer les AGR dessus, et comment 472 paysans ont planté 1.387.000 jeunes arbres en 12 mois.
On voyait sur le visage des membres de la délégation un émerveillement devant la plantation. Un émerveillement qui doit être proportionnel à leur scepticisme initial, étant donné les résultats des ONG à Madagascar sur le reboisement ces 50 dernière années. La dame chef de délégation n’écoutait pas un seul mot de l’explication du guide. Comme elle a déjà lu le rapport complet avant de venir, elle a demandé à son équipe d’assumer l’assistance afin qu’elle puisse partir grimper la colline pour regarder, sentir et toucher ce reboisement réussi. Tous les 10 mètres, madame C. Estelle, c’est son nom, se mettait à genoux et écarte l’arachis pintoï qui couvrait entièrement le sol sous ses pieds. Elle découvrit à chaque fois une humification sur un sol caillouteux, et en même temps le fabaceae pérenne permettait très bien aux  jeunes plants d’arbustes de bien se développer. Elle regarda vers sa délégation cherchant à rencontrer un regard, quand elle croisa celui d’une de ses collègues. Elle l’interpella alors, en pointant le sol de la main :
–  » Tu as vu ça? Tu as vu qu’est ce qu’il y en dessous? C’est que de la caillasse et pourtant ça pousse! Tu vois que ça marche!!! ». Madame Estelle est totalement fascinée par ce qu’elle voit. Elle demande au cameraman qui les suit de filmer au plus près ce qu’elle venait d’expliquer.
Pendant la discussion, un des visiteurs reconnait le bruit d’un drone et commence a scruté le ciel pour le trouver. Intrigué, il demande au guide à qui est le petit aéronef dans une zone aussi reculé. Et c’est Miandra qui répond promptement:
-« C’est un UAV  qui fait un scanning hyperpectral régulièrement pour vérifier le développement de nos jeunes pousses et celui les plantes associées. »
Ne voulant pas passer pour le dernier des imbéciles, monsieur Lecoutre, le représentant du C.I acquiesce de la tête et attend quelques secondes avant de se mettre à l’écart pour consulter son smartphone afin vérifier ce qu’est un scanning hyperspectral. Il n’avait aucune idée de ce que c’était. Après un bon quart d’heure de lecture et une longue discussion avec son téléphone satellitaire, il interpelle son précédent interlocuteur :
– » Un Ag Scout américain d’entrée de gamme coûte au moins 5.000 € et comment vous, avec vos revenus, vous pouvez vous payer un drone capable de faire une cartographie hyperspectrale? »
-« Je ne saurai vous dire monsieur, répondit Miandra, par contre je suis sur que votre voisin, se fera un plaisir de vous l’expliquer dans la mesure où c’est son frère qui a construit ce drone et c’est lui qui le programme et qui le pilote pour nous ».
Très fier, le jeune Tojo se lance dans son explication :
– « Aujourd’hui c’est un vol programmé, il vol tout seul. Le capteur, c’est un Séquoia multispectral commercial standard. On a fabriqué nous même le drone avec la nacelle et le fuselage en bambou. La motorisation est mixte : un électrique pour le VTOL et un petit thermique chinois pour le vol de croisière. Lui aussi fonctionne avec un biocarburant produit dans notre commune. L’ensemble nous permet d’avoir une autonomie de 5 heures de vol. » Tojo est très prolixe et il est intarissable sur le sujet.
-« Le guidage est développée sur une base d’OpenPilot et le traitement d’image est effectué par une application que nous avons développé avec OTB. »
-« Rien que ça? Et c’est qui OTB? » intervient le monsieur au téléphone satellitaire, comme pour faire taire Tojo.
-« OTB? c’est l’Orfeo ToolBox. Euuhhh je crois que c’est un produit développé par le CNES, je ne suis pas sur mais je crois que c’est ça! »
– « Mais vous collaborez avec le CNES, d’ici? le Centre Nationale d’Etudes Spatiales français? »
Éclat de rire de Tojo.
-« Qu’est ce qu’il y a de marrant dans ce que mon collègue a dit? » dit étonnamment un des visiteurs
-« Tsy azonao ka, monsieur, l’Orfeo est un logiciel libre que le CNES a produit. On utilise juste le logiciel gratuit comme l’air propre que vous respirez en ce moment pour vivre. »
-« Et comment vous avez su qu’on pouvait utiliser un drone pour ça? »
-« Ça par contre, c’est grâce au monsieur qui vous a emmené ici! ».
L’agent du ministère de l’agriculture explique alors que depuis 3 ans, la société Obio Hamy et le ministère des eaux et forêts et de l’agriculture organisent une course et des concours de drones dans la nouvelle forêt d’Ambohiby. Et chaque année, les vainqueurs de chaque catégorie reçoivent une prime équivalent à 5.000 USD, si ils publient gratuitement pendant un an sur un site à téléchargement gratuit, l’ensemble des logiciels utilisés. Tous les ans, la course d’Ambohiby est l’événement clé de la région qui rassemble plus de 30.000 personnes. L’événement dure une semaine et toutes les écoles d’ingénieurs et les universités de Madagascar viennent à Ambohibe pour participer et exposer leur écoles.

Un peut plus tard dans la discussion, monsieur O’Connor toujours aussi intrigué, pose une question :
-« Et vous avez financé tout ça comment? » demanda-t-il.
Et comme toujours c’est Miandra qui veut répondre mais le maire lui faire comprendre cette fois-ci que c’est à lui de répondre :
– « Essentiellement grâce à la structure faîtière et la ligne de garantie  mise en place par l’état pour les productions rurales. Elle nous permet d’emprunter à un taux bonifié auprès des banques commerciales. Mais surtout, depuis la création de la structure faîtière, nous arrivons à vendre facilement l’ensemble de notre production, donc tout ce qu’on produit en surplus de notre propre consommation, nous pouvons maintenant le vendre grâce à la structure faîtière. Et cela a permis d’augmenter sensiblement le revenu de la plupart d’entre nous.
– « Et vous produisez quoi? »
– » C’est très varié monsieur, du haricot, du niébé, du miel, des pigeons, du champignon… Si vous vous adressez à la structure faîtière, vous allez avoir les données exhaustives sur ce que nous avons produits chaque année. »
Alors que la séance de questionnement semblait arriver à sa fin, le jeune Tojo demanda la parole :
-« Et est-ce que je peux vous posez une question messieurs? »
– » Mais bien sur! » répondit Estelle.
-« Vous êtes venu ici pour quoi moa izany? »
– » On n’a pas été bien clair au début alors, dit Estelle avec un sourire en coin. Et bien, d’abord pour voir le résultat de ce que vous avez fait. La ligne de garantie qui vous a permis d’avoir un taux bonifié auprès des banques est un financement européen. Et c’est pour voir ce que vous en avez fait que nous sommes là. En suite c’est pour que ces messieurs et ces dames de la C.I et WFF voient le résultat de votre travail en un an. Je pense qu’on peut dire sans la moindre hésitation que nous sommes plus que satisfait de ce que nous avons vu et sans jeu de mot, nos ONG conservateurs peuvent en prendre de la graine. »
Un peu déçu le jeune Tojo sort un « ahh… », insatisfait qu’il était de la réponse. Il pensait que le drone de son frère et qu’il a programmé pour survoler au bon moment la délégation de visiteur, allait faire l’objet d’une discussion ou d’un compliment. Ayant compris le sens de la question du jeune homme, la chef de délégation enchaîna :
-« Et personnellement je trouve que les résultats que vous obtenez avec vos drones n’ont rien à envier aux Ag Scout américains, n’est ce pas monsieur Lecoutre? » Je vous suggère alors de contacter rapidement votre banque pour mettre en place une unité de production de votre drone, car nous allons fortement inciter monsieur le premier ministre d’utiliser votre technologie pour le développement agricole et les surveillances des zones de conservation. »
Tojo montre toute sa denture pour un sourire sans fin et remercie vivement tout le monde. Et il remet un bout de papier gribouillé maladroitement à la chef de délégation :
-« Tenez madame, c’est notre site web, vous pouvez tout savoir sur nous sur ce site ».
Estelle profite de l’occasion pour serrer chaleureusement la main de notre jeune pilote-programmateur de drone pour le féliciter et l’encourager.

Sur le chemin du retour Estelle remarqua à ceux qui étaient dans la même voiture qu’elle:
-« je ne sais pas si vous vous rendez compte mais les gens que nous venons de voir, sont en avance par rapport à nous que ce soit en terme d’intelligence agricole ou simplement en terme d’utilisation intelligente de la technologie! »

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