L’histoire d’un paysan illétré


Pour certains, les TIC (technologies de l’information et de la communication) sont juste des jouets pour les riches et les pays avancés, pour créer de nouveaux marchés dans un monde mercantile et avide de gain. Et pourtant, de ma petite fenêtre, le campagnard que je suis pense que depuis l’électricité et le moteur à explosion, ce sont les instruments les plus importants que l’humanité ait créés et en particulier, pour les pays comme le notre dans la mesure où ces outils peuvent nous permettre de faire un saut quantique pour rattraper les pays développés.

Dans la fiction suivante, toutes les technologies évoquées sont aujourd’hui disponibles, et une simple volonté politique suffirait pour transformer cette fiction en réalité.

C’est donc l’histoire de Rakoto, un paysans illettré, qui vient de recevoir sa carte d’identité nationale biométrique au format de carte de crédit et en plastique souple et incassable. Il s’est enfin décidé à remplacer son ancienne CIN après avoir compris, grâce à son voisin, tous les avantages de la nouvelle. Originaire et habitant d’Antanifotsy, dans la région d’Analamanga, il va partir en voyage pour visiter sa fille qui habite Mahajanga et qui vient d’avoir sa dernière fille.

En descendant du train, qui relie dorénavant Antananarivo et Mahajanga en 4h25 mn, il décide de racheter immédiatement son billet retour avec sa CIN, qui est aujourd’hui, à la fois son porte document et un de ses portefeuilles électroniques. Une déclaration vocale de la destination et de la date du voyage retour suivie d’un simple effleurement du lecteur digital lui a suffit pour effectuer la transaction auprès du guichet automatique.  Le billet électronique sera conservé sur son CIN biométrique, qui aujourd’hui peut contenir jusqu’à 1 Go d’informations numériques. Comme il est prudent, Rakoto a pris le soin de demander au guichet automatique de faire un upload de sauvegarde de sa carte d’identité. Cette fonction est une transaction sécurisée qui lui coûte 50 ariary, et qui lui permettra en cas de perte de sa CIN, de la récupérer immédiatement, ainsi que la totalité de son contenu, dans n’importe quel endroit où il effectuera sa déclaration de perte.

Comme le bus électrique qui part en brousse vers sa fille ne part que dans une demi heure, il a décidé d’aller voter pour les élections législatives, qui n’auront lieu  que dans 4 jours. En effet, aujourd’hui on peut voter de n’importe où, pendant toute la semaine qui précède la date officielle du vote.  Il va alors dans le bureau de fokontany le plus proche avec sa CIN, en précisant qu’il vient pour voter et qu’il ne sait pas lire et par conséquent qu’il aurait besoin d’assistance. Une personne l’installe sur un des PC du fokontany et lui donne un casque pour qu’il puisse suivre les instructions vocales. Rakoto introduit alors sa CIN dans le lecteur et voit apparaître la liste des personnes qui se présentent dans sa circonscription. Il vote pour son actuel député en pressant sur sa photo sur l’écran tactile. Pour valider son vote, il rapproche son oeil du webcam et pose son doigt sur le lecteur digital de l’ordi. En effet pour les transactions importantes, une double reconnaissance biométrique est demandée.

De retour à la gare routière,  il a activé la fonction bluetooth de son téléphone pour acheter son billet et demande le montant du billet, comme il ne connait pas du tout la région. Reconnaissant un « mpiavy », le gardien de l’abri bus lui annonce le prix et  lui précise qu’il suffit qu’il appuie sur la touche « ok » de son téléphone une fois la connexion activée, et toute la transaction se fera automatiquement. L’ouverture du portique de l’abri bus confirmera la fin de la transaction. En effet, c’est l’avantage du portefeuille de téléphone par rapport à celui de la CIN, en deçà d’un certain montant qu’on se fixe soit même, les transactions sont automatisées et très rapides et on reçoit en même temps le reçu électronique de sa transaction sur son téléphone mobile.

Après 40 mn de route dont la moitié s’est passée sur de la terre battue stabilisée, Rakoto descend à l’arrêt de bus qui se trouve à 5 mn de la maison de sa fille. Sur le chemin, il rencontre l’aîné de ses petits enfant, Haja, 15 ans qui vient de passer son examen de TOEFL (test of english as a foreign language) et de GMAT (Graduate Management admission test), des reliquats de l’ancienne qualification des écoles anglo-saxonnes pour suivre des cours en anglais dans les universités. Comme il fait parti du 1er tiers de sa classe, sa présence en classe n’est plus obligatoire que lors des examens alors, pour l’occasion, il s’est fait beau comme un prince ce jour là. Ayant reconnu son grand père de loin, il courut vers lui pour l’étreindre « attends moi Da’be » cria-t-il.

Pendant les 5 mn du trajet vers sa maison, Haja était intarissable concernant sa jeune soeur. Arrivés sur les lieux, le jeune adolescent et son grand père se sont rués sur la chambre du nouveau né mais ils ont du vite réfréner leurs ardeurs car le bébé et sa maman était avec l’infirmier qui pratiquait un examen complet du bébé et de la mère par télé-analyse. L’infirmier était là avec tous les appareils qui tenait dans son gros sac, et le médecin était en téléconférence avec eux.

En attendant, Haja est allé récupéré la tablette numérique de sa petite soeur pour vérifier si elle a bien fait ses devoirs. En effet, pour rendre l’école obligatoire, l’Etat a remplacé les cahiers et les livres par une tablette numérique de 9″ qui coûte 100.000 ariary et que les parents doivent payer en  10 fois maximum sur 4 ans. Comme les petits ont passé leur mâtinée à suivre leur père dans les champs, elle n’a rien fait. Haja prend alors un ton menaçant et supérieur envers sa soeur  « si tu continues à être paresseuse comme ça, on va finir par t’envoyer à l’école ! » Le grand père esquisse un sourire face au paradoxe de la situation par rapport à sa génération mais se garde bien de faire la moindre remarque.

D’ailleurs Hamy, la petite soeur se moque bien de ce que peut raconter son grand frère : « je m’en fous de tes devoirs et tes leçons, moi je veux être comme grand-père : vendeur de zébu! » Le grand père s’affole en essayant d’expliquer qu’il ne faut absolument pas faire comme lui et rester illettré. Mais son gendre le rassure :  » Ne  t’en fais pas Da’be, de toute manière l’école est obligatoire jusqu’à ce qu’elle ait son brevet d’autonomie. Et à 6 ans, ta petite fille a déjà 4 mois d’avance sur le programme national donc il n’y a rien à craindre. » Rakoto, se sent mieux même si sa pulsation cardiaque reste encore haute et instable après la revendication de sa petite fille.

Mais Haja toujours très fier justifie son intervention : « Oui mais si elle continue comme ça, elle ne pourra pas faire comme moi qui vais, à partir de l’année prochaine, suivre les cours de nanotechnologie de l’université d’Hyderabad avec deux ans d’avance ». Et il n’est pas moins fier quand il rappelle que l’université d’hyderabad est aujourd’hui de la meilleure fac de science au monde, et que les cours qu’il va suivre ne sont gratuitement disponibles en ligne que pour les meilleurs au concours d’entrée. Et son frère cadet d’enchaîner  » mais tu resteras quand même le grand frère le plus péteux et le plus ennuyant du quartier. Vivement que tu ailles ailleurs pour qu’on puisse vivre normalement! » Haja vexé, ne voulait pas se chamailler avec son frère cadet devant tout le monde, partit en bougonnant.

Le grand père, sentant la tension montée, en fin stratège, créa une diversion en changeant de sujet. Il demanda alors où se trouvait la télé pour qu’il puisse suivre les dernières nouvelles, surtout concernant le vote de  l’assemblée contre le président de la république. En effet, depuis l’existence de l’observatoire indépendant des réalisations politiques, le président de la république qui est aujourd’hui chef du gouvernement, est jugé annuellement sur les réalisations du gouvernement par rapport au programme annoncé en début d’année. Avec ses 66% de taux de réalisation, l’actuel gouvernement évite de justesse l’empêchement de facto réservé aux réalisations inférieures ou égales à 60%. Par contre, le gouvernement doit avoir l’aval des représentants pour continuer l’année prochaine dans la mesure où il n’a pas atteint les 75% de réalisation, taux minimum pour une reconduction automatique.

« Tu sais on n’a pas les moyens de se payer un grand écran Da’be » annonça Hamy, « mais si tu veux, utilise le vieux ordi dans la salle à manger. Son écran cathodique de 21″ donne toujours de belles images et avec la nouvelle connexion WAN du fokontany à 100 Mbits, tu as toutes les chaînes de télé nationales et les chaines publiques internationales. Sinon je te prête ma tablette et tu peux regarder  la télé d’où tu veux ».

Entre temps, Jao le gendre de Rakoto, réceptionne les produits qu’il a commandés sur les marchés nationaux comme tous les mercredis matins. En effet, il préfère acheter directement ses produits auprès des producteurs nationaux comme lui, qui vendent exclusivement par le biais des marchés virtuels pour faire éviter les intermédiaires.

Angano angano, arira arira.

Zo RAR

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2 commentaires pour L’histoire d’un paysan illétré

  1. mamence dit :

    Tu voulais dire :  » I HAVE A DREAM  » ?
    Pourquoi pas ?
    j’aime tout ce que tu as écrit !!!

    à bientôt

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